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Quel avenir pour la mobilité régionale ?

La géographie humaine de l’Afrique de l’Ouest a beaucoup évolué au cours de ces dernières décennies. La mobilité a fait naître un réseau de villes inexistant en 1960, peuplé de régions vides, drainé les franges sahéliennes les plus proches du désert vers le Sud. Les migrations intra-régionales et l’urbanisation de surcroît, ont joué un rôle majeur dans la recomposition du peuplement.

Si la circulation des personnes a toujours représenté une réalité en Afrique de l’Ouest, certaines des migrations se sont vues contraintes lors de tensions politiques ou économiques : expulsions en Côte d’Ivoire (1964), au Ghana (1969), au Nigeria (1983 et 1985), en Mauritanie et Sénégal (1989), au Bénin en 1998, ou fuites plus ou moins massives de populations se sentant menacées (Côte d’Ivoire depuis fin 1999). Un certain nombre d’accords bilatéraux ont été signés entre pays d’origine et pays d’accueil : Burkina – Mali en 1963, Togo – Mauritanie en 1965 ou Burkina – Côte d’Ivoire en 1990. Il est difficile de conclure que ces événements aient eu un impact limitatif sur les migrations intra-régionales d’autant que celles-ci continuent de se développer.

En dépit de ces tensions, les migrations intra-régionales ont joué un rôle régulateur bénéfique, à la fois pour les zones de départ et pour les zones d’accueil. Il existe un consensus sur le fait que le « miracle ivoirien » des années 1980 doit beaucoup à l’afflux de main d’œuvre sahélienne dans les plantations de cacao et de café du sud du pays. De même, qu’il est très probable que le plateau central du Burkina aurait difficilement supporté une population en forte croissance sur des terres en dégradation constante. S’il n’y avait eu ni urbanisation ni migration depuis 1960, le Burkina compterait aujourd’hui 15 millions de ruraux contre 6 millions présentement. Les stratégies migratoires obéissent à des recherches d’opportunités économiques et ont la capacité de s’adapter en fonction des marchés par la diversification des destinations ou des activités. La liberté de mouvement tout en diminuant la pression sociale et démographique dans les zones de départ « limite la propension des migrants à s’implanter définitivement dans les zones d’accueil » [1] de la région ou de l’extérieur.

En 1979, les Etats membres de la CEDEAO ont adopté un Protocole sur la libre circulation des personnes et le droit de résidence et d’établissement. [2] Ces dispositions sont entrées en partie en vigueur dès 1980. Elles instaurent notamment un passeport CEDEAO [3], la carte d’identité restant suffisante pour les ressortissants de l’UEMOA. L’Espace CEDEAO malgré la persistance de tracasseries s’affirme institutionnellement comme une sphère de libre circulation. Les migrations se font essentiellement par vois terrestre à travers plus de 15 000 km de frontières entre les pays de la CEDEAO auxquels s’ajoutent 8 500 km entre ces pays et leurs voisins de Mauritanie, d’Afrique du Nord, du Tchad et du Cameroun. Ces lignes frontalières sont peu en adéquation avec des espaces socioculturels transnationaux à l’intérieur desquels la mobilité est si naturelle qu’il est bien difficile d’imaginer qu’elle puisse être contrainte. Il s’agit par exemple de l’espace Hausa qui compte 30 millions de personnes entre le Nord Nigeria et le Niger ou de l’espace Mandé (15 millions de personnes entre le Sénégal, le Mali, la Guinée et la Côte d’Ivoire).

Par ailleurs, la pression démographique devrait se maintenir à l’avenir. Les projections moyennes des Nations unies indiquent que la population du Niger pourrait être de 50 millions en 2050, celle du Mali et du Burkina de 40 millions ; celle de la Côte d’Ivoire de 34 millions. La vision d’un Sahel plus peuplé que la Côte est-elle réaliste et à quelles conditions ? Peut-on imaginer que cette nouvelle (et dernière) phase de la transition démographique ouest-africaine ne soit pas accompagnée par une recomposition spatiale du peuplement ? Comment répondre au besoin de mobilité d’une population comptant 60% de personnes de moins de 25 ans ? Quelles places auront respectivement l’urbanisation, la mobilité intra-nationale, les migrations régionales et internationales dans cette recomposition ?

Les zones d’accueil de demain seront elles nécessairement les mêmes qu’aujourd’hui ? Existe-t-il en Afrique de l’Ouest des espaces disposant de potentiels agricoles importants, de densités de peuplement rural relativement faibles et de villes en croissance susceptibles d’offrir des débouchés et des services au monde rural ? Les zones libérées de l’onchocercose [4] couvrant 850 000 km² correspondent pour une grande partie à ce profil. Frontalières des pays du Sahel et du Golfe du Bénin, elles font d’ores et déjà l’objet de dynamiques de peuplement relativement rapides. Leur aménagement appelle une démarche régionale seule à même d’optimiser la valorisation de leurs potentiels d’accueil et de développement. Par ailleurs, est-il possible de mieux accompagner le développement rapide du réseau de villes secondaires de la région en faisant de chacune d’entre elles un pôle local de peuplement et de développement ? La variable « peuplement » est-elle suffisamment présente dans les programmes d’aménagement des grands bassins fluviaux régionaux ?

Une action énergique d’aménagement régional du territoire, de développement de nouveaux pôles économiques et de financement de grands investissements de peuplement, constituerait probablement pour les pays de l’Afrique de l’Ouest la meilleure stratégie pour répondre aux besoins de mobilité de la population et tendre vers les objectifs du millénaires définis dans le cadre des Nations unies.

Cette stratégie pourrait-elle trouver sa place dans le cadre de la mise en œuvre de l’accord de partenariat économique UE/CEDEAO-Mauritanie. Dans le mandat de négociation donné par les Chefs d’États de la région à la CEDEAO en collaboration avec l’UEMOA le soutien au processus d’intégration régionale figure en première place.

[1] Ouedraogo, 2002

[2] Protocole A/P1/5/79 sur la libre circulation des personnes, le droit de résidence et d’établissement.

[3] Modèle uniforme adopté à la Conférence des Chefs d’Etat et de Gouvernement de 2000. Ce passeport a été mis en circulation au Bénin et au Sénégal en 2003.

[4] L’ensemble de la zone couvre le nord de la Côte d’Ivoire, le centre, le sud et l’ouest du Burkina Faso, le nord de la Guinée, le sud du Mali, l’est du Sénégal, le nord du Togo, le nord du Ghana, le nord du Bénin et le sud-ouest du Niger.

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